Crise ukrainienne : quelle carte diplomatique et économique pour l’Afrique ? (Tribune de Aubin Félix Amani)

Crise ukrainienne : quelle carte diplomatique et économique pour l’Afrique ? (Tribune de Aubin Félix Amani)

Depuis le 24 février dernier, le monde vit une crise sans précédent avec le risque très élevé d’une guerre mondiale. L’invasion de l’Ukraine par la Russie est la cause immédiate de cette folie meurtrière à grande échelle. Les causes secondaires sont : le droit à la liberté pour l’Ukraine de choisir librement ses partenaires économiques et de défense. Pour la Russie le droit au refus d’une menace directe par la présence d’une base militaire étrangères à ses frontières. Elle entend « dénazifier » et « démilitariser » l’Ukraine, car trop sous influence de puissances hostiles occidentales. Les causes tertiaires sont le non-respect de part et d’autre d’accords tacites entre les deux puissances mondiales. C’est en somme une vieille querelle qui date de plus de 30 ans entre les deux grandes puissances mondiales qui refait surface.

Les conséquences de cette guerre se sont faites tout de suite sentir sur l’échiquier mondial, essentiellement sur les plans diplomatique, économique, financier et même sportif. Le gel des avoirs des oligarques russes (850 millions d’€), l’exclusion de la Russie et de ses équipes sportives du système SWIFT (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication) et de toutes les compétitions sportives mondiales. Vladimir Poutine en représailles exige que les pays occidentaux importateurs du gaz et pétrole russes le payent en rouble. L’UE refuse de faire directement la guerre du côté des ukrainiens, recale la rentrée de celle-ci au sein de l’union et de l’OTAN, tout en lui fournissant l’armement nécessaire de défense sans oublier la mise en place de facilités inouïes pour l’intégration des refugiés ukrainiens dans leurs sociétés. Toutes ces mesures prises de part et d’autre exacerbent la crise et nourrissent la construction d’un rapport de force dont la seule issue est soit une guerre généralisée donc mondiale, soit la force du dialogue. La prise en tenaille du peuple ukrainien est sans précédent sans toutefois n’avoir aucune chance de s’en sortir. Les denrées de 1ère nécessité (l’huile, le blé etc.) commencent à se faire rares sur certains marchés européens (Allemagne, Espagne et Hollande) et africains (Égypte, Tunisie, Maroc). Une véritable crise d’inflation globale est plus qu’imminente.

Tout ceci montre les insuffisances du système économique mondial actuel. L’ordre géopolitique mondial est en train de dégringoler. Le capitalisme et le communisme n’ont pas réussi à sauver le monde dont ils avaient la prétention. Cette crise est l’épiphénomène du constat malheureux du jeu d’hypocrisie et du rapport de force ontologiques entre les puissances mondiales. Robert Nesta Marley alias Bob Marley l’avait bien illustré à travers sa chanson « war » parue en 1976 sur l’album Rastaman Vibration.
En effet, la course aux armements, l’aide au développement, la lutte contre le terrorisme et les dictatures, l’exportation de la démocratie dans le monde et le fonctionnement des organismes d’intégration ne sont qu’une grande hypocrisie dont les tares sont plus qu’évidents. Cela se confirme par les propos de l’économiste ivoirien Tchétché N’guessan, quand il disait « que la mondialisation est une guerre sans merci entre les puissances mondiales ». Chaque année atteste sa lecture et montre l’autre visage de cette globalisation avec les guerres géostratégiques, idéologiques, économiques, communicationnelles, et militaires (si nécessaire). Ainsi, la destruction du mur de Berlin n’a pas pour autant arrêté la guerre froide. Elle a pris une autre forme. Elle s’est muée. Face à ce nouvel ordre mondial dans le chaos, comment l’Afrique se positionne-t-elle ? Avec quels moyens et quelles stratégies ? Que dit l’Afrique face à cette scène terrifiante qui se profile à l’horizon si rien n’est fait ?

Le non-alignement dans l’unité, principe de réciprocité diplomatique et nouveau modèle de développement à l’africaine


Même si sa réaction du moins reste encore timide, le contexte actuel montre que beaucoup de pays africains marchent sur des œufs dans cette crise qui n’est pas la sienne. Que peut faire le coq quand deux couteaux bien tranchants sont en train de se battre ? Par contre, les pressions qui sont faites par les bailleurs et partenaires pour pousser les états africains à s’aligner sur une position comme une autre sont réelles, inquiétantes et inacceptables. En d’autres termes, chacun des camps qui voudraient que leurs ennemis soient aussi les ennemis des états africains est une aberration. Nelson Mandela le dénonçait déjà dans les années 1990 concernant le choix ses partenaires stratégiques dans sa lutte contre l’apartheid. Le principe de souveraineté des nations voudrait que chacun soit libre de ses actes et assume ses relations pour le bien-être des siens. Qui dit inimitié dit amitié, alors que justement les pays n’ont pas d’amis, seulement que des intérêts. Une chose est sûre : il n’y aura aucun tirailleur africain dans cette guerre. Des deux voies, l’Afrique peut incarner une 3ème : celle du non alignement et de l’appel aux négociations. La voix de l’Afrique se fera retentir si tous les pays membres parlent d’une seule voix. D’où l’importance d’une unité réelle, consistante et solidaire entre africains à l’image du soutien des européens à l’égard de l’Ukraine.


Aussi, le temps est plus que mur pour que l’unité et la solidarité africaines pensent un nouveau modèle de développement économique et social durable à partir du continent. L’Afrique dispose de toutes les conditions pour un nouveau modèle économique avec un marché de près de 1,4 milliards d’habitants à majorité jeune sur une superficie de 30,3 millions de km² et un PIB estimé à 3,4% en 2021. Avec les indicateurs multidimensionnels qui vont de 0 (pas intégré) à 1 (entièrement intégré), la libre circulation des personnes est de 0.528, et l’intégration financière et macroéconomique est de 0.504. La production et l’infrastructure sont les domaines dans lesquelles les communautés économiques régionales (CER) sont les plus basses avec des moyennes respectives de 0.321 et 0.381. L’intégration commerciale est légèrement meilleure que la production et les infrastructures, avec une moyenne de 0.415. Sur la crise climatique actuelle, le continent produit moins de 4% de toute la pollution mondiale. Ainsi, on pourrait lancer une économie propre et originale en renforçant la résilience. Les priorités politiques devraient inclure d’apporter un soutien continu au secteur agricole et aux produits de 1ère nécessité sans oublier la santé afin de consolider les acquis dans la lutte contre la pandémie et les grandes endémies tropicales. Il faut poursuivre l’appui monétaire et budgétaire en élargissant les filets de sécurité sociale et de rendre la croissance plus juste et équitable. Il faut minimiser les implications à long terme des grandes endémies sur l’accumulation de capital humain sans oublier d’accélérer la transformation structurelle par la digitalisation, l’industrialisation et la diversification dans le strict respect de l’environnement et du climat. Il faut renforcer la solidarité régionale et multinationale.


Il faudrait associer si possible les autres pays en voie de développement si la voix veut porter plus haut et fort. Le groupe des 77 (G77) qui aujourd’hui regroupe plus de 133 pays devrait être le moyen utile et efficace pour cette opération.
Toute ma solidarité au peuple ukrainien, pris en tenailles par la folie meurtrière humaine et idéologique.

Aubin Félix AMANI
Citoyen africain

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