Et Mobutu pleura! (Une chronique du prof. Voto)

Et Mobutu pleura! (Une chronique du prof. Voto)

 

Le 24 avril 1990, le maréchal Mobutu convoque  la classe politique ainsi que la société civile zaïroise à la cité du parti à N’sele. Il est question de rendre publics les résultats des consultations populaires entamées dans le pays depuis plus de six mois et conduites par son homme de confiance, Mokolo wa pombo.

Le pays ne marche plus. Le maréchal fait face à une population fatiguée et désabusée par une classe politique qui s’est accaparée du maigre budget,  laissant le peuple dans la misère la plus noire.

Le Maréchal n’en peut plus. La pression est forte tant en interne qu’à l’extérieur.  Le vent de la perestroïka qui a soufflé depuis l’Europe de l’Est ne laisse rien sur son passage.  Déjà,  le président yougoslave Ceausescu, un ami au Maréchal Mobutu, en a fait les frais.  Plusieurs pays africains commencent à emboîter les pas pour un changement profond du système de gestion de la chose publique.

C’est dans ce contexte que le Maréchal doit prendre  parole.  Il commence par reconnaître courageusement la situation chaotique que traverse le Zaïre.  Ce qui l’a conduit à initier les consultations populaires. Il  annonce que la majorité des Zaïrois ont recommandé des profonds changements au sein du Mouvement Populaire de la Révolution (MPR). Mais que lui même,  « en tant que garant de la nation et face aux mutations qui bouleversent le monde,  seul  devant sa conscience,  il a décidé de tenter de nouveau,  l’expérience du pluralisme politique ». 

Acclamation frénétique dans la salle. Personne ne s’attendait à ce que le Maréchal franchisse le rubicon ce jour-là.  La surprise est totale, tant pour l’opposition que pour les cadres du MPR. Les yeux sont rivés vers le Maréchal…

Et Mobutu d’ajouter :  » …j’ai parlé de bien de choses et de tout le monde,  sauf de moi-même. Que devient le chef dans tout celà ? Le chef de l’Etat est au-dessus des partis politiques.  Il sera l’arbitre ».

Tirant les conséquences de sa décision,  le maréchal annonce:  » A partir de ce jour,  je prends congé du Mouvement populaire de la révolution, pour lui permettre de se trouver un nouveau chef devant le conduire » . Sur ces entrefaits,  le  léopard,  dans sa grande tenue de Maréchal, arrête brusquement son discours.  Panique dans la salle,  même chez les zaïrois qui suivent le discours à la télévision.  Ne pouvant continuer,  il tappe de la paume de ses deux mains sur le pupitre. Un grand bruit traverse les micros.  On a peur que cet homme qui a toujours paru inébranlable, qui a déclaré n’être jamais tombé malade,  ne s’effondre.

Titubant  de geste, il ajoute d’une voix tremblante: « Comprenez mon émotion ! »
Un silence assourdissant traverse la salle.  Qu’est ce qui va se passer ?

Un animateur politique courageux comprend que l’heure est grave et qu’il faille  sauver la situation.  Il se met spontanément debout et lance un slogan en l’honneur du Maréchal et la salle reprend en cœur:
 » Nous avons confiance en notre guide « 
 » Qui est le guide? »
 » Mobutu Sese Seko Kukungbendu Wazabanga « 
 » Le libérateur,  l »unificateur, le pacificateur, »

Le temps pour le Maréchal de relever ses lunettes et d’essuyer les larmes qui remplissaient ses yeux , avant de poursuivre et terminer  son discours.

Le soir même,  des costumes et des cravates sont sortis des placards pour remplacer l’Abacost. Mais nombreux sont ceux des zaïrois qui n’ont pas réalisé l’ampleur de ce qui venait de se passer.  Surtout ceux proches du pouvoir.  Le Zaïre venait de basculer dans une autre ère.  Celle du multipartisme,  du pluralisme syndical,  de la liberté de la presse,  etc. Ce qui aura des conséquences déterminantes pour le pays.

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